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Humboldt et la Grèce

 École française d’Athènes 24-25 octobre 2013

La question des relations de Humboldt à la Grèce est complexe. Humboldt n’est lui-même jamais allé en Grèce et pourtant il est le principal artisan d’une Grèce construite à l’usage de l’Allemagne du XIXe siècle. Lorsqu’éclata la révolution française les deux frères Wilhelm et Alexander suivaient à Göttingen les cours de l’helléniste Heyne. Le moins helléniste des deux, Alexandre, rédigea un travail sur les tisserands grecs qui fut transmis à Friedrich August Wolf. Wilhelm, lui, a été l’élève du principal helléniste du tournant du XVIIIe et du XIXe siècle dont les Prolégomènes à Homère avaient ébranlé les milieux intellectuels de Weimar et Berlin. Sans doute la fidélité au maître explique-t-elle que Humboldt ait appelé Wolf à une chaire de la toute nouvelle université de Berlin ce qui donna un écho maximum à son programme d’étude sa Darstellung der Altertumswissenschaft. Tout traducteur de Pindare et Eschyle qu’il ait été, Humboldt a compris au contact de Wolf qu’il ne serait pas un véritable philologue. Il n’a pas cessé pour autant d’être un constructeur de la Grèce. A travers l’université de Berlin, dont il est le véritable fondateur et dont il a défini les objectifs scientifiques et politiques, il a participé à la construction de ce moule des fonctionnaires prussiens que fut la référence à la Grèce. On peut le considérer comme le premier élément d’une chaîne du néo-humanisme dans l’histoire culturelle allemande, une filiation qui conduirait jusqu’à la Paideia de Werner Jäger. Friedrich Gottlieb Welcker, qui des années 1820 aux années 1860 a été à l’Université de Bonn l’incarnation la plus pure de sciences de l’Antiquité, associant la philologie et l’archéologie dans un jeu des formes et des traditions textuelles, fut le précepteur des enfants de Humboldt et un des principaux réalisateurs de son programme au sein de l’Université allemande. Au-delà de cette contribution à la représentation d’une science allemande constitutive de l’identité nationale, plaçant la référence à la Grèce au centre, Humboldt ne s’est pas désintéressé de la lutte du peuple grec contre l’ Empire ottoman et a écrit des vers de nature philhellène (par exemple la ballade de 1822 sur L’esclave grecque). En Humboldt se conjuguent et se complètent ces deux dimensions de la relation à la Grèce que sont la philologie comme mode de formation des élites et le militantisme pour la renaissance de la Grèce. Des monuments de l’érudition allemande tels que la Pauly-Wissowa sont directement liés à son œuvre. Celle-ci conjugue une profession de foi en faveur d’un modèle grec dont l’éclatement politique même garantit qu’il puisse s’appliquer à l’Allemagne et un militantisme kantien qui intègre ce modèle grec dans le cadre des Lumières allemandes. 
Il conviendrait de se demander dans quelle mesure le miroir tendu à la Grèce moderne par Humboldt a eu une incidence sur la vie intellectuelle néohellénique. Sa pensée néo-humaniste est aussi une pensée politique, comme on le voit dans le projet d’ouvrage sur le déclin de la cité-Etat grecque qui l’occupa durant son ambassade à Rome et donna lieu à un certain nombre de fragments affirmant la supériorité culturelle grecque. Si la compréhension du rayonnement de la Grèce ne peut-être obtenue qu’à travers l’analyse de la langue grecque celle-ci ne peut à son tour être démontrée qu’à travers une description critique de l’ensemble des langues humaines, du chinois au vieux javanais : comprendre la langue grecque exigeait de fonder la science linguistique allemande. On pourra poser également la question de savoir quelle a été la part de Humboldt dans la mise en place d’une Grèce centrée sur l’Attique, négligeant au profit du classicisme les strates archaïques ou orientales de son histoire. On se demandera enfin quelle a été l’influence du modèle humboldtien de la Grèce sur d’autres pays européens, et en particulier la France. On ne perdra pas de vue le lien entre la Grèce vue par Wilhelm et l’exploration du monde selon Alexandre, les Humboldt devant être perçus dans leur complémentarité.

Prévu sur deux jours en octobre 2013, associant l’EFA et le labex « TransferS » à travers deux de ses composantes l’UMR Pays germaniques et l’UMS « res publica literaria » le colloque fera le point sur le rôle de la fratrie et plus particulièrement de Wilhelm von Humboldt dans la construction d’une image de la Grèce qui a déterminé la vie intellectuelle allemande jusqu’à la seconde guerre mondiale mais on montrera en parallèle l’impact de cette construction, dont on a cessé de percevoir la dimension arbitraire, tant sur d’autres pays européens que sur l’espace néohellénique lui-même.

Michel Espagne : Michel.espagne@ens.fr
Sandrine Maufroy : Sandrine.maufroy@yahoo.fr

 

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