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Axe 3. Lieux de transferts culturels

La catégorie du lieu reste importante pour la recherche sur les transferts culturels. Elle permet de définir des cadres de rencontres mieux circonscrits que les nations et de mettre l’accent sur des villes ou des régions, des centres de culture académique. Elle oblige aussi à aller au-delà de la simple relation bilatérale franco-allemande.

Europe de l’Est

L’étude des transferts culturels impliquant l’Allemagne et l’Europe de l’Est, Pologne ou Russie reste toujours un objet important des recherches prévues.

Ewa BÉRARD a ouvert de ce point de vue de nouveaux chantiers. Elle se propose de continuer ses recherches sur la culture urbaine avec deux projets nouveaux : 1) transferts des esthétiques urbaines et de la formation des acteurs (praticiens, historiens d’art), France-Allemagne-Pologne-Russie ; 2) la littérature des voyages renouvelée.

Ces deux projets se placent dans un cadre de collaboration internationale.

1) avec l’Institut d’art de l’Académie des sciences de Pologne pour le projet « Les architectes polonais de formation russe et allemande, bâtisseurs de Varsovie, 1918-1956 » ;

2) avec l’Institut de littérature mondiale de l’Académie des sciences de Russie pour le projet : « Ville russe, ville française : promenades à deux » — une sorte de « dialogue des cultures » mené par deux connaisseurs de l’histoire des villes sur les sites choisis.

Plusieurs publications en préparation doivent illustrer cette dimension des recherches de l’UMR :

• actes de colloque : Architectures au-delà du Mur. Trois capitales post-socialistes : Berlin – Varsovie – Moscou.

• ouvrage de recherche : Le crépuscule du Pétersbourg impérial. Nicolas II, Fin de siècle et les forces urbaines.

• version russe complétée de l’ouvrage La vie tumultueuse d’Ilya Ehrenbourg - Russe, Juif et Soviétique (Paris, Ramsay, 1991) doit paraître en automne 2009 à Moscou, aux éditions NLO.

Avec une collègue russe Ekaterina DMITRIEVA, membre de l’unité, a été lancé le projet de publication en russe d’une anthologie des principales contributions théoriques à la recherche sur les transferts culturels parues en Europe depuis le milieu des années 1980.

Un colloque a pu être coorganisé par l’équipe à Moscou (Université des sciences humaines et Académie) sur le comparatisme littéraire (automne 2009) :

Autour de 1900 s’opère en Russie une explosion dans les sciences humaines et cette période particulièrement riche ne sera pas sans conséquences majeures sur le développement des sciences humaines dans le reste de l’Europe. La linguistique, l’anthropologie, l’ethnologie, l’analyse littéraire, la philosophie participent à ce renouveau que le terme de formalisme désigne de façon beaucoup trop schématique. On tend trop souvent à considérer ce mouvement comme une révolution esthétique sans antécédents notables. Or la redécouverte, en train de s’opérer, de l’impact européen des sciences humaines et sociales allemandes durant la seconde moitié du XIXe siècle montre clairement des filiations et des solutions de continuité. Le comparatisme littéraire, de Veselovski à Jirmounski fut clairement lié à la psychologie développée par Steinthal. On a montré récemment la place d’une psychologie associée au nom de Herbart dans les théories formalistes. Les nouveaux grammairiens ou les psychologues de Leipzig ont fait école dans l’Europe de l’Est.

Si cette exploration a déjà été engagée, elle est loin d’être encore achevée. Or il s’agit d’un moment central dans la genèse des sciences humaines européennes. Le transfert scientifique entre l’Allemagne et la Russie mérite d’être précisé et nuancé par d’autres types de transferts liée à la culture française. Si Potebnia et Baudouin de Courtenay sont principalement marqués par l’Allemagne, le linguiste Koulikovski a aussi séjourné à Paris. Il n’est naturellement pas question de réduire à un simple emprunt ces relations, mais de les envisager plutôt comme une transformation productive dont un intérêt accessoire est qu’elle crée une véritable porosité entre plusieurs disciplines, un espace homogène des sciences humaines. Parmi les diverses impulsions liées à la science allemande il y a Humboldt, auquel par exemple Shpet consacre un livre entier. Il s’agit largement d’une histoire germano-russe mais qui, avec l’émigration et le passage par Prague des intellectuels russes, avec les rencontres du structuralisme linguistique et ethnologique (Jacobson-Levi Strauss) a des prolongements actuels notamment aux Etats-Unis et en France. Cette histoire est commune à l’histoire littéraire, à la linguistique et à l’anthropologie.

Rédaction d’un ouvrage collectif (revue Slavica occitania, 30-2010) sur transferts culturels et comparatisme en Russie

Dans les sciences humaines et sociales la notion de comparatisme exprime un souci de se libérer de catégories nationales ou ethniques pour développer des méthodes ou des thématiques sinon universelles du moins élargies. Le terme s’est d’abord développé dans le cadre de la linguistique pour pénétrer la science des religions, l’anthropologie, les études littéraires, l’histoire culturelle et sociale. On peut noter deux caractéristiques majeures. D’une part il ne s’agit pas toujours de comparer au sens strict du terme, mais souvent d’observer la circulation de biens culturels, de données linguistiques dans un espace donné et d’étudier les reformulations induites par cette circulation, en bref le comparatisme débouche fréquemment sur l’étude de transferts culturels.

D’autre part le comparatisme a des sens différents selon les contextes dans lesquels il est envisagé. La mise en parallèle de motifs esthétiques semble s’être principalement développée dans un contexte francophone, selon le paradigme des chaires de littératures étrangères qui, au XIXe siècle, élargissaient l’espace littéraire français en intégrant quelques auteurs des littératures européennes. En Allemagne le poids de la référence à la grammaire comparée des langues indoeuropéenne est certainement resté très fort. En Russie, la proximité de l’ethno-anthropologie et de l’analyse littéraire donne au comparatisme une dimension particulière.

On ne saurait d’autre part isoler ces comparatismes nationaux sans tenir compte d’interactions et de transferts qui les modifient ou même simplement les constituent. Principalement centré autour de l’avatar russe du comparatisme, de Veselovski à Meletinski, le volume tente de déterminer ce qui, dans son histoire, tient à des formes d’appropriation d’ouvrages ou de tendances élaborées à l’extérieur, notamment en Allemagne et en France mais aussi en Angleterre ou dans d’autres pays. Il s’efforce de dégager les contributions théoriques notamment allemandes qui ont le plus contribué à définir un comparatisme russe.

Rédaction d’un volume de la Revue germanique internationale sur les villes dans l’espace baltique (2010).

Les territoires situés sur les bords ou à proximité de la mer Baltique, répartis actuellement entre la Pologne, la Lituanie, le Lettonie, l’Estonie et la Russie, ont été dans la longue durée des lieux de passage, des mosaïques d’ethnies dont certaines, comme le peuple balte des vieux-prussiens près d’Elbing ou celui des Livoniens, ont disparu, dont d’autres comme les Karaïtes, ces juifs turcs établis près de Vilnius, sont devenus des curiosités historiques. Ces territoires n’ont cessé de faire l’objet de convoitises des puissances dominantes de la région. La Suède, l’Allemagne puis la Russie s’y étaient fermement installées jusqu’à ce que la monté des nationalités donne l’occasion aux peuples baltes d’affirmer à partir du XIXe siècle leur culture propre. Cette multiplicité d’appartenance des mêmes villes explique la complexité des toponymies. Les mêmes lieux portent plusieurs noms selon la période historique considérée : Vilnius, Vilna Wilno – Klaipeda, Memel – Tallinn, Reval — Jelgava, Mitau — Tartu, Dorpat. Cette pluralité de noms est précisément le signe d’une appartenance plurielle. La Prusse orientale qui disparaît à partir de 1945 du monde germanophone, comme avaient disparu ces entités territoriales que furent la Courlande ou la Livonie, a été, très loin de Berlin et du Brandebourg, un des théâtres de la vie sociale et intellectuelle allemande. Riga à l’époque de Herder, Königsberg à l’époque de Kant, Reval à l’époque du poète baroque Flemming, Dorpat quand l’écrivain du « Sturm und Drang » Maximilian Klinger en était curateur furent sinon des capitales culturelles, du moins des cités de fort rayonnement dans l’histoire intellectuelle allemande. Même lorsqu’ils étaient sujets du tzar et jouaient un rôle de premier plan dans l’administration russe les Allemands de la Baltique ont vécu dans une situation d’échange permanents avec les Etats allemands et ont assuré, dans la longue durée, un contact suivi entre la Russie et les pays germaniques. Cette présence allemande, qui fut certes une forme de domination, n’a pas toujours empêché d’autres formes culturelles de se développer et de se définir. Après tout, l’épopée nationale estonienne le Kalevipoeg a été publiée dans une revue de langue allemande et la renaissance des langues baltes doit beaucoup à l’intérêt de la philologie allemande pour la diversité des langues et des traditions littéraires. Se pose dès lors la question des interactions culturelles entre l’Allemagne et les autres nationalités qui se sont partagé avec elle le nord-est de l’Europe.

L’équipe participe GDR et depuis 2010 à une anr avec le centre russe de l’EHESS sur les transferts culturels dans l’histoire des sciences humaines russes.

On peut rattacher à ce sous-axe, qui concerne les lieux à la fois concrets et discursifs où s’opère un transfert concernant l’Allemagne, une thèse en cours (de Kambiz Djalali) sur les relations littéraires franco-allemandes du XIXe siècle à propos de la Perse.

On rattachera également la mise au point par Sandrine Maufroy, après la soutenance de sa thèse sur le philhellénisme franco-allemand dirigée par M. Espagne d’un ouvrage qui mettra en lumière les déplacements européens et plus particulièrement franco-allemands liés à l’émergence et à l’affirmation du philhellénisme des années 1820 aux années 1840.

Histoire littéraire de l’Europe

Les travaux d’Anne-Marie THIESSE, portent principalement sur les processus de transferts culturels dans la formation des cultures nationales contemporaines. Son étude sur la construction des cultures nationales en Europe examine particulièrement deux phénomènes remarquables : 1) la relative concomitance des processus de constitution des cultures nationales européennes, dont les éléments principaux ont été déterminés pour l’essentiel au cours du XIX° siècle ; 2) l’importance des échanges de méthodes et de savoirs entre nations en matière de construction des identités nationales. Cette recherche, qui concerne un des phénomènes politiques et culturels majeurs de la modernité, a mis en évidence la nécessité d’étudier conjointement des domaines d’ordinaire traités séparément : formation des langues nationales, collectes et muséographies ethnographiques, historiographies nationales, peinture de paysages, formation des littératures nationales. Les recherches d’Anne-Marie Thiesse sont donc menées dans un cadre trans-disciplinaire (collaborations avec des linguistes, des spécialistes d’histoire de l’art, de sciences politiques, d’anthropologie, de muséographie). Elles sont conduites dans un cadre de références transnational, par des collaborations avec d’autres équipes universitaires (Huizinga Institut d’Amsterdam, groupe Towards a New Understanding of Community, Nation and Empire in the 19th Century Modern European History Research Centre, Oxford, Centre d’Etudes européennes de Coïmbra, département d’Histoire Université de Bielefeld). Ces travaux sont présentés lors de colloques internationaux ou de publications collectives. Anne-Marie Thiesse a également donné des enseignements sur le sujet au Collège d’Europe (Campus de Natolin) et dans diverses universités européennes. Elle participe aux travaux de rédaction d’un nouveau projet de recherche du réseau HERA-ESF (Humanities in the European Research Area) sur le thème « Cultural Dynamics ».Elle est depuis de 2008 membre du pool d’experts de l’European Science Foundation.

L’objet principal de ses recherhes reste la formation et les enjeux de la notion « d’esthétique nationale » depuis le XIXe siècle. Questions abordées : appropriations et assignations nationales du Beau ; le national et l’universel dans la redéfinition de l’esthétique ; critères internationaux d’évaluation et de reconnaissance des littératures nationales, patrimonialisation et innovation dans la conception des littératures nationales, propriété individuelle et appartenance collective/nationale des œuvres ; commerce et diplomatie des œuvres littéraires ; définition et évolution des Panthéons nationaux, objectifs et formes de l’enseignement des littératures nationales.

De Göttingen à Leipzig (les capitales culturelles)

À partir du milieu et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle l’Université de Göttingen est le principal lieu européen de l’innovation historiographique. Mais cette révolution ne saurait, dans un mouvement de légitimation rétrospective, être portée au seul crédit de l’histoire envisagée comme discipline exclusive. La caractéristique fondamentale de l’innovation liée à l’Université de Göttingen et paradigmatique dans la longue durtée, tient en effet d’une part à une imbrication des disciplines. On doit donc intégrer dans le champ d’observation la philologie (Heyne), l’histoire de l’art (Fiorillo), l’histoire littéraire, l’orientalisme et la critique biblique (Michaelis, Eichhorn). Il s’agit à y regarder de près d’une science englobante où la philologie notamment a une part importante. Cette science, qui après Göttingen s’épanouira particulièrement à Leipzig, pourrait être désignée comme histoire culturelle dans une perspective de longue durée où de Lamprecht aux Annales se manifesterait périodiquement le souci d’intégrer de nouveaux éléments dans le champ historique, d’en élargir les frontières tout en réduisant nécessairement son monopole en le différenciant.

L’histoire des cultures dont un moment essentiel sera un siècle plus tard à Leipzig l’application de la psychologie des peuples, développée par Wilhelm Wundt, à l’historiographie, ne s’est pas soudain imposée comme une discipline nouvelle, à laquelle les autres auraient fait place immédiatement ; il n’est même pas sûr qu’elle ait fait l’objet, chez ses promoteurs, d’un projet délibéré de fondation. Ce qui s’est produit sur le moment, c’est une redéfinition du domaine de compétence des différentes disciplines savantes, un nouveau tracé des frontières entre savoirs. Le cloisonnement national de l’histoire des sciences tend peut-être à corseter l’histoire culturelle qui se développe à Göttingen ou Leipzig dans une généalogie trop allemande. Or ce qui frappe, c’est d’abord que ce moment privilégié ne s’expliquerait certainement pas sans un recours systématique à des impulsions venues d’ailleurs. On rappellera d’abord que les liens privilégiés du Hanovre et de l’Angleterre ne sont pas sans conséquences sur Göttingen et par exemple le voyage de ses professeurs à l’étranger. Mais il est d’autre part visible que l’Essai sur les Mœurs de Voltaire, la Diplomatique de Mabillon ou les œuvres de Montesquieu ne sont pas étrangères à la réorientation du discours historique du récit de la vie des princes ou des Etats vers des faits ressortissant à la culture. Il est donc opportun de s’interroger sur la place spécifique du XVIIIe siècle dans cette histoire et cette historiographie globales.

A la suite de la publication d’un volume allemand sur la science de l’homme à Göttingen (2008) a été réalisée aux éditions du Cerf en 2010 la publication d’un autre volume collectif en français sur Göttingen à la fin du XVIIIe siècle (édité par Hans-Erich BÖDEKER, Philippe BÜTTGEN et Michel ESPAGNE).

Anne SAADA, spécialiste d’histoire du livre et plus particulièrement des collections françaises dans les bibliothèques allemandes au XVIIIe siècle a engagé la rédaction, sur la base notamment des correspondances de son directeur Heyne, d’une histoire de la bibliothèque de Göttingen et de son rôle central dans la mise en place d’une université paradigmatique pour les sciences humaines européennes.

Les projets liés à ces lieux scientifiques particuliers que sont Göttingen et Leipzig mettront en évidence leur rôle dans la mise en place, au-delà de la science de l’homme d’une historiographie culturelle.

On peut donc rattacher à cette thématique l’achèvement d’un ouvrage collectif sur la notion d’Universalgeschichte au XVIIIe siècle dont les éléments principaux ont déjà été rassemblés au cours de trois ateliers dans le cadre du programme franco-germano-italien au centre de recherche de la villa Vigoni, près de Menaggio (à paraître au Leipziger Universitätsverlag)

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