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Axe 1. Histoire interculturelle des sciences humaines

De la philologie à l’anthropologie

Dans le cadre des recherches menées dans l’équipe sur l’histoire de la philologie un colloque consacré à l’œuvre de Usener et à l’Ecole de Bonn a été programmé par l’unité en avril 2009 (organisé par M. ESPAGNE et P. RABAULT-FEUERHAHN). Il doit donner lieu à la parution d’un ouvrage aux éditions Harrassowitz :

« Hermann Usener et ses suites. L’école philologique de Bonn et la reconfiguration des savoirs à l’aube du XXe siècle »

L’histoire de la philologie en Allemagne au XIXe siècle peut être abordée du point de vue de sa technicité croissante, des progrès qui ont jalonné la connaissance du monde grec, l’étude des langues orientales ou celle des langues romanes. Au-delà de ces avancées concernant des domaines linguistiques particuliers, elle se prête également à une réflexion sur la culture scientifique de l’époque, ses présupposés herméneutiques, la répartition des savoirs. Dans cette perspective, l’œuvre de Hermann Usener, professeur de philologie à Bonn qui fut à l’origine d’une école aussi importante que diverse, a singulièrement peu retenu l’attention des chercheurs. Elle a pourtant profondément marqué la sociologie durkheimienne, la conception warburgienne de l’histoire de l’art, l’histoire des religions, l’ethno-anthropologie naissante ou encore l’histoire des mythes et des légendes populaires ; elle illustre donc bien la manière dont la philologie a alimenté de nombreux champs du savoir. Elle jette également un éclairage sur le rôle important de l’Université de Bonn dans le développement de l’histoire des religions : Friedrich Welcker y avait déjà écrit sa Götterlehre ; y officiaient tant des néo-kantiens que Diels, l’éditeur des présocratiques.

L’ouvrage en préparation tente d’évaluer l’apport de ses travaux en se concentrant notamment sur le livre qui a recueilli le plus large écho, Götternamen. Versuch einer Lehre von der religiösen Begriffsbildung (1896), et s’efforce de préciser le type de comparatisme philologico-anthropologique à l’œuvre dans ce texte. On cherche surtout à voir en quoi le réseau des élèves, collègues et amis de Usener a constitué un creuset d’idées nouvelles. Les correspondances qui permettraient de mieux connaître ce milieu ne sont que très partiellement éditées . Elles aident à comprendre comment le paradigme scientifique lié à son œuvre a pu marquer des domaines en principe aussi différents que la sociologie et l’histoire de l’art, et rayonner non seulement en Allemagne, mais aussi en France et dans toute l’Europe de l’Est.

Outre la publication d’un volume collectif élaboré à partir des contributions à ce colloque. Une publication au moins d’extraits de l’ouvrage classique Götternamen est envisagée. Sandrine Maufroy codirige un ouvrage sur le rôle de la philologie antique dans l’histoire intellectuelle du XIXe siècle allemand.

 Dans le cadre d’un projet ANR/DFG plusieurs membres de l’équipe continuent à travailler sur les prolongements anthropologiques de la philologie allemande et leur apport à une théorie des transferts culturels.

Le XIXe siècle est à bien des égards un siècle de Humboldt. Mais lorsqu’on parle de Humboldt, on oublie que son rôle dans la genèse des sciences humaines en Allemagne ne s’arrête pas à la fondation de l’université de Berlin et à l’instauration du modèle de la Bildung. Il concerne aussi tout le développement des sciences humaines et des sciences de la culture. Or cette action de Humboldt n’est pas immédiate. Elle est transmise notamment et principalement par cette figure complexe de la vie intellectuelle que fut Heymann Steinthal, linguiste, philosophe et anthropologue tout à la fois. C’est grâce à lui que se développe en Allemagne la « Völkerpsychologie » qui reprise par Wilhelm Wundt ira féconder les sciences sociales naissantes en France (la sociologie de Durkheim par exemple). C’est aussi grâce à lui que les impulsions données par Humboldt vont, par vagues successives, marquer jusqu’au structuralisme russe. Etudier la relation Steinthal-Wundt et la remettre dans un contexte qui inclut également le principal défenseur de la science psychologique, Herbart, c’est au fond s’attaquer au vaste problème de l’inscription européenne des sciences de la culture en Allemagne. Steinthal, comme Humboldt, a séjourné à Paris pour s’y adonner d’une part à l’étude du chinois, mais également pour y découvrir Renan, d’Eckstein et son cercle, la Société ethnologique et la Société de géographie. La généalogie de la « Völkerpsychologie » pourrait être transnationale. Elle met en évidence toute une intense sociabilité scientifique franco-allemande. L’histoire du prix Volney fait notamment apparaître un espace méconnu de dialogue scientifique.

Les dioscures Steinthal et Lazarus travaillent à une commune théorie. On touche là au cœur des sciences de la culture naissantes autour de la Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft où l’on peut reconnaître d’un côté des éléments de romantisme et d’autre part une protosociologie. Ce sont précisément ces équilibres instables qui font tout l’intérêt de la revue. Car elle est une sorte de creuset d’où émergent, par exemple, les éléments d’une morphologie épique dans laquelle pourra puiser le critique et comparatiste russe Alexandre Veselovski. C’est aussi toute une théorie de la poésie populaire et de ses infinies variations qui y est développée. Les réflexions sur la vie de l’épopée et sa grammaire semblent annoncer des théories russes. Partant de la philologie allemande, elles aboutissent à un formalisme à la Propp. La Völkerpsychologie reprend sous d’autres formes le projet de science de l’Antiquité de Boeckh illustrant une filiation parallèle à la filiation humboldtienne dans la genèse des sciences de la culture. Plusieurs membres de l’équipe s’inscrivent dans le cadre de ce questionnement.

C’est notamment dans le cadre de ce projet que Céline TRAUTMANN-WALLER réalisé deux rencontres scientifiques illustrant le passage de la philologie à l’anthropologie.

Colloque Goldziher (23 et 24 janvier 2009)

préparation d’un Colloque « Petr Bogatyrev : une anthropologie fonctionnaliste entre Moscou, Prague, Münster et Paris » (en collaboration avec Serguei Tchougounnikov) 17-18 novembre 2009 ?

Elle poursuit la préparation d’un ouvrage sur l’histoire jamais véritablement explorée de l’EPHE où s’opère cette transformation, dans un contexte largement franco-allemand

Les orientalismes

Ce projet correspond à un programme ANR/DFG. Il s’agit d’une part d’observer un aspect particulier de l’histoire des philologies d’autre part d’élargir l’exploration des transferts culturels franco-allemands de la fin du XVIIIe au début du XXe à des espaces tiers.

La correspondance européenne de Silvestre de Sacy (1758-1838) considéré comme le père de l’orientalisme français répond parfaitement à ce cas de figure. De Sacy et ses nombreux correspondants allemands, qui dans bien des cas ont été ses élèves ou ses obligés, ont en commun un goût pour l’Orient, entendu principalement comme la littérature arabe. Le réseau des philologues orientalistes allemands avec lesquels Silvestre de Sacy entretient des échanges suivis, tout aussi dense que celui des amis allemands de Georges Cuvier, fait partie des continents encore oubliés qui éclairent les relations franco-allemandes vers 1800. Car si le thème des échanges touche à des questions de philologie orientale qui ne peuvent être décryptées que par des spécialistes de l’histoire littéraire arabe ou persane, de nombreuses considérations sont beaucoup plus révélatrices de la curiosité des érudits orientalistes français ou allemands et finalement de leur horizon intellectuel.

Avec Antoine Isaac Silvestre, devenu Silvestre de Sacy, l’orientalisme français s’éveille brusquement d’une longue léthargie, se constitue en discipline, et connaît immédiatement un rayonnement européen, notamment dans les pays de langue allemande. Né d’un notaire du Châtelet, Silvestre de Sacy est d’abord élevé dans un esprit janséniste qui associera ses réflexions sur le langage à la tradition de la grammaire de Port Royal et à ses avatars dans la grammaire générale des Idéologues. S’il étudie l’hébreu c’est d’abord pour contrôler les versions latines des écritures. Il rencontre un bénédictin de l’Abbaye de Saint Germain des Prés Dom Berthereau qui travaille à collecter les documents arabes relatifs à l’histoire des croisades et l’initie à la langue du Coran. Dans un contexte où les études arabes étaient tombées en désuétude, il a la chance d’entrer en contact avec un traducteur du roi ayant longtemps vécu dans des pays de langue arabe, Etienne le Grand, qui lui facilite l’apprentissage de la langue et lui inculque un respect pour les praticiens de la langue arabe, les obscurs interprètes des échelles du Levant. Car lui-même n’a presque jamais quitté Paris. Son rapport à la langue arabe passera toujours par les livres, ce qui relative quelque peu les accusations traditionnellement portées par E. Saïd à l’encontre du colonialisme orientaliste, et il avoue très volontiers ne pas la parler ni même la comprendre lorsqu’elle est parlée. En revanche il a appris, de manière tout aussi passive, les grandes langues de l’Europe, et reçoit régulièrement de la correspondance en allemand.

De Sacy est un homme à la carrière étonnamment rectiligne. Dès 1785 il est appelé à l’Académie des inscriptions et Belles-lettres. Il sait éviter les inconvénients de la période révolutionnaire. Mais lorsque l’Ecole des langues orientales est créée en 1795, il y occupe la chaire d’arabe. Le caractère international de son enseignement saute d’emblée aux yeux. Au Collège de France il fait travailler ses élèves sur la chrestomathie de Friedrich Wilken. Ceux-ci sont souvent étrangers,, au point que le roi de Prusse Frédéric-Guillaume le remercie officiellement en 1820 d’avoir assuré la formation des orientalistes prussiens et que par l’intermédiaire de Serge Ouvaroff, curateur de l’Université impériale, il va envoyer ses élèves comme Charmoy occuper les chaires d’études orientales de l’empire russe.

Ce qui frappe le plus dans les activités de Silvestre de Sacy c’est le réseau international mis en place. A côté des croisements franco-allemands dans les études arabes on observera le même type d’interactions dans l’histoire de l’indianisme. Bopp a séjourné en France et élargi à Paris sa connaissance du sanscrit auprès d’un membre de l’Académie de Calcutta, Hamilton. Mais surtout l’indo-européanisme et ses extensions anthropologiques constitue ntentre France et Allemagne un objet de débats durant tout le siècle. A partir du cas de de Sacy et de l’histoire de l’indianisme allemand il s’agira d’étudier l’orientalisme comme vecteur de transferts culturels et d’imbrications scientifiques franco-allemandes au XIXe siècle.

Le projet de Sacy, dont la responsabilité incombe principalement à M. ESPAGNE et P. RABAULT-FEUERHAHN a d’une part donné lieu à un colloque international du 14 au 16 octobre 2010 (en collaboration avec l’Institut du monde arabe) et à la rédaction d’un volume collectif sur les divers aspects de son réseau européen et notamment franco-allemand. Il doit déboucher d’autre part sur l’édition d’une partie de la correspondance.

L’équipe a enfin coorganisé un colloque sur l’orientalisme ottoman à l’Académie des inscriptions et Belles-lettres (12-13 févriier 2010 - actes à paraître dans une série de l’AIBL). Se fondant notamment sur des travaux préalables dans l’histoire de laphilologie, Pascale RABAULT-FEUERHAHN a en préparation un ouvrage collectif d’analyse du phénomène « postcolonialisme » et à plus longue échéance un ouvrage personnel sur l’épistémologie du comparatisme au XIXe siècle et ses critiques.

La sociologie. Projet Weber, projet Boas

La recherche sur l’histoire de la sociologie s’inscrit parfaitement dans le premier axe de recherche de l’équipe transferts et concerne tout particulièrement Isabelle KALINOWSKI. Celle-ci, poursuit une enquête sur la sociologie religieuse de Max Weber à travers plusieurs projets de publications et la traduction de textes essentiels dans la collection Champs classiques des éditions Flammarion. La dernière traduction importante portait sur le Judaïsme antique.

Un tournant des enquêtes d’Isabelle KALINOWSKI sur la sociologie wébérienne et l’histoire de la sociologie allemande vers l’anthropologie s’annonce avec un chantier sur Franz Boas. Juif allemand héritier de la Völkerpsychologie de Wundt comme de la linguistique humboldtienne exilé aux Etats-Unis , Franz Boas a fondé l’école anthropologique américaine mais il incarne surtout un exemple de transferts culturel. Ses théories représentent en outre une alternative au strict comparatisme. Sont prévus notamment

- La traduction commentée de l’ouvrage de Boas Sociétés secrètes chez les Indiens Kwakiutl (1895)

- La composition d’un recueil de textes d’anthropologie religieuse de Franz Boas

- Un Colloque international en 2011 sur les travaux de Franz Boas dans le cadre d’une coopération avec le Musée du quai Branly.

Ces divers projets accompagnant le passage de l’histoire de la sociologie à l’anthropologie seront précisés et mis en œuvre dans le cadre du séminaire de l’ENS et d’un atelier régulier. Ces travaux incluent l’exploration des archives Boas de New York et Philadelphie.

Olivier AGARD au cours d’ une délégation de deux ans à l’UMR dont il reste membre a pu codiriger un ouvrage collectif sur l’histoire de l’anthropologie en Allemagne mettant notamment l’accent sur l’anthropologie philosophique. (N° 10- 2009 de la Revue germanique internationale)

 

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