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Axe 2. Anthropologie, éthologie et phénoménologie

Archives Husserl

Chercheurs impliqués : Florence Burgat, Marc Crépon, Dominique Lestel, Jean-Claude Monod et Christian Sommer.

 

En marge des travaux consacrés aux figures fondatrices de la phénoménologie, tout un pan des activités des Archives Husserl se situe dans une optique blumenbergienne centrée sur l’anthropologie.

Ainsi, dans le sillage des recherches liées à sa thèse La Querelle de la sécularisation, de Hegel à Blumenberg, Jean-Claude Monod explore la constellation des auteurs qui ont participé au débat portant sur la nature des Temps modernes en tant qu’époque sécularisée, ainsi que les formes de la théologie politique (C. Schmitt) ou du problème théologico-politique (L. Strauss) ; il a consacré à Blumenberg des études tentant de couvrir les champs variés qu’a sillonnés son œuvre : travail sur la métaphore, le mythe, les limites du dicible (dossier sur Wittgenstein et Blumenberg), typologie et historicisation des grands concepts de réalité, critique du théorème de sécularisation, etc. Dans une perspective voisine, il a étudié le courant – qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, en France comme en Allemagne – de l’anthropologie philosophique allemande (Plessner, Scheler, Gehlen…), analysant ses concepts fondamentaux, la façon dont la phénoménologie s’est située par rapport à lui (Heidegger dans les années 1920, le dernier Husserl et Scheler), mais aussi ses principes dans le sillage de la Description de l’homme de Blumenberg, qui reprend à nouveaux frais la question de la possibilité et de la pertinence d’une anthropologie phénoménologique.

Dans le fil de ce travail sur l’anthropologie philosophique allemande dans son rapport à la phénoménologie, J.-C. Monod compte étudier les contributions des deux courants à l’approche de la technique, afin de les mettre en discussion : Scheler, Gehlen, Blumenberg à partir d’une anthropologie de l’homme comme « être de manque » et de l’idée d’une « artificialité naturelle » ; Husserl à partir du concept de Lebenswelt, et Heidegger dans son approche du Wesen de la technique. Il organisera un séminaire commun avec son collègue des Archives C. Sommer.

Car c’est aussi l’un des objectifs principaux de Christian Sommer sur le corpus de l’anthropologie philosophique que de contribuer à ouvrir pour l’anthropologie philosophique allemande un espace de réception et de discussion en France, ce qui éclaire une séquence importante de la pensée allemande au XXe siècle, dans son lien à la fois fécond et conflictuel avec la phénoménologie d’origine husserlienne considérée en ses filiations orthodoxes et hétérodoxes. Il envisage ce courant dans son cadre d’émergence et son évolution à partir de 1919, se concentrant sur ses protagonistes principaux (Scheler, Plessner et Gehlen), mais aussi Rothacker, Portmann et Buytendijk, et les figures ayant eu une influence importante, bien qu’indirecte, sur la constitution ou la critique du paradigme de l’anthropologie philosophique (Cassirer, Hartmann, Heidegger, Löwith). Dans ce cadre, il prépare avec une équipe de chercheurs une nouvelle traduction des œuvres de Scheler aux Puf, et traduit par ailleurs Der Mensch d’A. Gehlen (L’Homme. Sa nature et sa position dans le monde), autre texte fondateur de l’anthropologie philosophique allemande aux côtés des Degrés de l’organique dePlessner et de La situation de l’homme dans l’univers de Scheler (1928). Cette recherche se complète par des incursions dans l’histoire de l’anthropologie philosophique d’après-guerre en République fédérale, riche en controverses (Habermas) et en prolongements du paradigme initial : Jonas, Marquard et surtout Blumenberg, dont il étudie le projet de réhabilitation phénoménologique de l’anthropologie par-delà Husserl et Heidegger, esquissé dans les années 1970/80 dans ses textes posthumes Beschreibung des Menschen (2006) et Zu den Sachen und zurück (2002). C’est aussi dans cette perspective que se situe le travail de C. Sommer sur Schopenhauer : après la retraduction des Deux problèmes fondamentaux de l’éthique et la direction d’une nouvelle traduction (et édition génétique) du Monde comme volonté et représentation, il analyse l’usage que la phénoménologie fait de Schopenhauer, notamment Blumenberg ; dans une perspective anthropologique, Schopenhauer apparaît comme le premier philosophe à avoir formulé la doctrine de l’Umwelt de von Uexküll, si importante pour la problématique de l’anthropologie philosophique de Scheler à Plessner ; et, par sa doctrine du corps comme « objectivation de la volonté », il peut être considéré comme l’un des inspirateurs de l’anthropologie philosophique (d’Alsberg et de Gehlen). Un projet plus lointain est de coordonner une édition française des Œuvres complètes de Schopenhauer, en reprenant les récentes traductions du Monde et de l’Ethique), en récupérant les autres traductions existantes quand elles sont bonnes (La quadruple racine du principe de raison suffisante chez Vrin) et en retraduisant certains ouvrages mal traduits (par exemple, les Parerga et Paralipomena).

C. Sommer compte développer des recherches sur la phénoménologie et l’anthropologie de la technique, et le « posthumanisme » : étude de débats qui ont rythmé le siècle dernier, de la Controverse de Davos (Heidegger et Cassirer, 1929) à la Polémique d’Elmau autour de la biopolitique et des anthropotechniques (Sloterdijk et Habermas, 2000, Derrida et Habermas, 1990) en passant par la Querelle parisienne de l’humanisme et de l’antihumanisme (Merleau-Ponty, Sartre, Foucault, Derrida, Deleuze, Althusser, Canguilhem, Lacan, 1946/68) et le Troisième humanisme (Jaeger, Weinstock, cercle de George, 1929/45), pour aboutir aux récents débats autour du posthumanisme. Son projet est de réactualiser certains concepts majeurs de l’anthropologie philosophique (positionnalité excentrique, artificialité naturelle, auto-technicité, suspension organique…) pour éclairer les problèmes biotechnologiques contemporains du posthumanisme.

Ces considérations anthropologiques sont complétées par des recherches dans le champ de la philosophie politique. C’est patent chez Jean-Claude Monod, qui a consacré une monographie à Carl Schmitt, où il interroge la possibilité d’un usage critique de sa pensée et montre qu’une pluralité de lectures (parfois opposées) a dès le début accompagné cette pensée souvent dangereuse, parfois aiguë : Schmitt a saisi la déstabilisation du droit par la possibilité permanente de la décision souveraine – et de l’état d’exception – qui le suspend, ce qui explique l’attrait de sa pensée du côté révolutionnaire et marxiste. Poursuivant l’étude de la pensée politique et juridique dans l’Allemagne de Weimar, J.-C. Monod consacrera un court essai aux réflexions de l’adversaire déclaré de Carl Schmitt, défenseur de la Prusse lors du « coup de Prusse », Hermann Heller – notamment son article sur le libéralisme autoritaire, qui analyse le glissement d’une partie du champ politique allemand vers une position de défense de la liberté économique dissociée des libertés publiques ou couplée à un État autoritaire.

C’est également le cas de Marc Crépon, dont les recherches récentes se sont orientées dans trois directions, axées sur la problématique centrale du lien entre les constructions de l’identité et la violence. La première concerne ce qui participe de la déconstruction des appartenances : ses recherches se sont concentrées sur le syntagme nous, les mortels, avec le souci de penser conjointement le sens de la mortalité en tant que partagé, et celui de l’appartenance au monde – cf.Vivre avec, la pensée de la mort et la mémoire des guerres (Hermann, 2008), puis Le consentement meurtrier (Le Cerf, 2012). La seconde concerne ce qu’on a appelé culture de la peur, désignant par là l’instrumentalisation des affects et des émotions qui fragilise la démocratie et brouille les frontières qui devraient en principe la démarquer des autres types de régime politique ; faisant suite à La culture de la peur I, démocratie, identité, sécurité (Galilée, 2008) et à La guerre des civilisations (Galilée, 2010), cet axe a abouti à la publication de Élections, de la démophobie (Hermann, 2012) et de l’ouvrage polémique La gauche, c’est quand ? La troisième consiste en une analyse de la violence au croisement de sources littéraires, philosophiques et politiques, analyse qui a donné lieu à la publication de deux ouvrages : La vocation de l’écriture, la littérature et la philosophie à l’épreuve de la violence (Odile Jacob, 2014) et L’épreuve de la haine, essais sur le refus de la violence (Odile Jacob, 2016).

En analysant les discours philosophiques et politiques construisant le refus de la violence en principe éthique et politique, il apparaît que leur fondement ultime suppose toujours l’invocation d’un commandement ou d’une loi d’amour, d’origine spirituelle. Cela signifie-t-il que l’opposition à la violence est nécessairement d’ordre théologico-politique ? Qu’en est-il quand cet amour se déplace et se focalise sur une identité charismatique singulière ? Ces interrogations dessinent le champ d’une enquête consacrée aux politiques de l’amour, qui donne lieu à un enseignement (en master et doctorat) et à des publications prévues pour 2018, sollicitant nombre de références de la tradition (Platon et Aristote, Saint-Augustin, Fénelon, Freud et Lacan).

Enfin, si Christian Sommer s’oriente vers une anthropologie qui abolit l’exception humaine pour replacer l’homme dans la gradation des degrés de l’organique (dans le sillage de Plessner), il est logique que ces recherches anthropologiques soient menées conjointement avec des études portant sur l’éthologie et la philosophie de l’animalité, abordées dans une perspective phénoménologique. Ainsi a-t-il coordonné avec Florence Burgat un collectif intitulé Le phénomène du vivant. Frederik Buytendijk et l’anthropologie philosophique (Metis Presses, 2016). Cette dernière déploie son travail de recherche sur quatre versants : l’approche phénoménologique de la vie animale, l’épistémologie juridique du droit positif portant sur l’animal (ou droit animalier) et la philosophie du droit des animaux, la condition animale dans les sociétés contemporaines, enfin l’anthropologie philosophique de l’humanité carnivore. Dans Une autre existence. La condition animale (Albin Michel, 2012), elle adopte pour point de départ l’opposition, communément opérée par les philosophies dites de l’existence, entre ce qui est simplement vivant et l’existant, pour montrer en quel sens la phénoménologie (husserlienne et merleau-pontyenne) ruine cette ontologie naturaliste indigente. Elle a publié dans le sillage de ce travail plusieurs articles et coordonné avec Cristian Ciocan (Université de Bucarest) le collectif Phénoménologie de la vie animale (Zeta Books, 2016), qui reprend une partie des interventions des journées qu’elle a organisées autour de La forme animale d’Adolf Portmann ; et elle a coordonné en mai 2017 une journée d’étude internationale intitulée Phénoménologie de la vie animale. Recherches en cours, destinée à offrir un panorama de la recherche internationale sur ce versant. L’analyse philosophique du droit des animaux et du droit positif les concernant, ainsi qu’une réflexion sur la condition animale dans les sociétés contemporaines, est développée dans Ahimsa. Violence et non-violence envers les animaux en Inde (2013) et La cause des animaux. Pour un destin commun, 2015).

Dans le prolongement de sa recherche en anthropologie philosophique sur l’humanité carnivore, désormais aboutie, F. Burgat projette de travailler sur l’effacement du référent animal dans l’humanité qui se dessine au coeur de la numérisation et du projet transhumaniste qui en relève. Elle veut ainsi tester l’hypothèse selon laquelle, pour la première fois de son histoire, l’animal ne sera plus ce à quoi l’humanité se mesurera pour s’en distinguer. Ce travail, qui mobilisera la philosophie de la technique, sera d’abord une contribution à la question de l’humanisme métaphysique et au statut de l’animal, qui a toujours tenu la place de contre-modèle.

Dans une perspective voisine, Dominique Lestel tente d’élaborer une éthologie philosophique dont l’ambition centrale est d’élaborer une approche phénoménologique des êtres vivants qui se distingue des théories de la vie qu’on trouve en biologie (de F. Crick et J. Watson à L. Margulis), en physique (de E. Schrödinger à S. Kauffman) ou dans les théories de la « vie artificielle » proposées par C. Langton à la fin des années 80 ; par rapport au projet de l’anthropologie philosophique allemande du XXe siècle, il ne s’agit plus d’attribuer à l’humain un statut d’exception, mais d’en faire un animal particulier qui a atteint un statut dominant à travers ses compétences cognitives, donc d’ouvrir une réflexion sur l’ensemble des êtres vivants au lieu d’en choisir quelques exemples privilégiées. Cette éthologie philosophique ne veut pas seulement mobiliser l’anthropologie (même récente, en particulier celle qui s’engage, avec des chercheurs comme Viveiros de Castro, dans un tournant ontologique qui concerne prioritairement le rapport au vivant), mais est concernée par l’ensemble des sciences et des technologies du vivant ; elle ne s’intéresse pas seulement aux animaux, mais àtoutesles catégories d’agent vivant que l’on peut rencontrer dans le monde, quel qu’en soit le statut reconnu dans une culture donnée (animaux, mais aussi végétaux, champignons, bactéries et virus, robots et agents purement numériques), sans pour autant leur accorder le même statut, voire la même consistance ontologique.

Dernière mise à jour : 26 mai 2017

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