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Axe 1. Phénoménologie allemande

Archives Husserl

Chercheurs impliqués : Marc de Launay, Julien Farges, Jean-Claude Monod, Dominique Pradelle, Christian Sommer.

 

Le premier axe de recherche des Archives est lié au sens qui a présidé à la fondation du laboratoire : étudier de manière approfondie les œuvres de Husserl, ainsi que leur descendance immédiate dans la phénoménologie de langue allemande (Heidegger, mais aussi Adolf Reinach, Edith Stein et le courant de la « phénoménologie réaliste ») ; nous poursuivrons l’effort de recherche consacré à l’élucidation de la pensée de Husserl (l’édition complète des Husserliana s’étant récemment enrichie de plusieurs volumes importants qui donnent lieu à des séminaires de recherche et de traduction réguliers animés par N. Depraz, F. de Gandt, J. Farges, L. Perreau, D. Pradelle et C. Serban) et de Heidegger (l’édition complète chez Klostermann s’étant également enrichie de plusieurs volumes, dont les Schwarze Hefte des années trente et quarante, qui permettent d’établir une connexion entre les thèses philosophiques et les positions politiques et anti-théologiques de Heidegger, et la traduction française de ses œuvres chez Gallimard ayant désormais adopté un rythme plus soutenu).

Sur le terrain husserlien, l’équipe des Archives a été enrichie par le recrutement du chargé de recherche Julien Farges, excellent spécialiste de l’œuvre de Husserl, ainsi que par l’arrivée comme associés d’un bon nombre de jeunes husserliens docteurs (Marion Bernard, Maria Gyemant, Raluca Mocan, Virginie Palette, Pierre-Jean Renaudie, John Rogove, Claude-Vishnu Spaak) qui ont coordonné pendant deux ans des séminaires respectivement consacrés aux notions de matière et de forme chez Husserl, lesquels ont été un lieu d’échange intellectuel pour de nombreux doctorants husserliens.

Deux séminaires ont été spécialement consacrés à la traduction et l’étude de textes encore peu connus ou récemment édités de Husserl. D’une part, un séminaire annuel (coordonné par D. Pradelle et Claudia Serban, membre associé de l’Université de Toulouse qui fut postdoc aux Archives) consacré aux C-Manuskripte sur le temps (Husserliana Materialien VIII), qui contiennent l’ensemble des réflexions des années trente sur la temporalité, mais aussi sur les phénomènes limite de la naissance, du sommeil et de la mort, conduisant aux confins de la phénoménologie ; le séminaire s’est déroulé en 2014/15 et, après une interruption annuelle, a repris en 2016/17 ; il comprend un travail de traduction du texte intégral par un groupe comprenant, outre les organisateurs, C. Lobo, J. Farges, V. Gérard, M. Gyemant, V. Palette. D’autre part, un séminaire annuel (coordonné par Natalie Depraz et Maria Gyemant) consacré aux Studien zur Struktur des Bewußtseins, dont la publication est tout juste à venir dans les Husserliana, qui offrent d’intéressants aperçus sur les structures concrètes de la conscience et conduisent également la phénoménologie assez loin dans sa tâche descriptive ; ce séminaire opère, lui aussi, une conjonction féconde entre travail de traduction et d’interprétation. Outre ces séminaires de traduction, Julien Farges et Laurent Perreau (relayés en 2015 par J. Farges et François de Gandt) ont consacré pendant deux années un séminaire de lecture aux textes tardifs sur la Lebenswelt, puis à l’Einleitung in die Ethik, qui contient la position husserlienne finale sur l’éthique et demeure peu connue du milieu français.

Ces quatre séminaires se situent à la pointe de la recherche actuelle en phénoménologie husserlienne ; les deux premiers se poursuivront dans les années qui viennent et déboucheront sur des publications : le séminaire sur les C-Manuskripte donnera lieu à la publication d’une traduction française collective aux Puf, co-dirigée par D. Pradelle et C. Serban ; celui qui porte qur les Studien zur Struktur des Bewußtseins, à une publication chez Vrin : Phénoménologie des sentiments, trad. fr. N. Depraz et M. Gyemant du manuscrit Gefühl (Studien zur Struktur des Bewußtseins, vol. 2).

Ces travaux collectifs ont pour pendant un ensemble de publications personnelles des chercheurs.

Ainsi D. Pradelle a-t-il proposé dans Par-delà la révolution copernicienne (Puf, 2012) une interprétation de Husserl qui, à rebours de la lecture blumenbergienne et dans une fidélité aux interprétations épistémologiques françaises de Husserl (Cavaillès, S. Bachelard), met l’accent sur une dimension anti-kantienne, anti-copernicienne et anti-anthropologiste de sa pensée ; puis, dans Généalogie de la raison (Puf, 2013), une interrogation phénoménologique sur l’historicité qui, partant de la constitution transcendantale du sens et du constat husserlien des ruptures épistémologiques qui jalonnent l’histoire de la rationalité scientifique, conduit vers le thème heideggérien du déploiement autonome des changements d’horizon de sens et de style de la rationalité. Ces travaux écrits ont été accompagnés par un séminaire annuel sur l’historicité coorganisé avec Roberto Terzi, puis un colloque international consacré à l’approche phénoménologique de l’historicité auquel ont participé plusieurs chercheurs des Archives (C. Sommer, J.-C. Monod) et de l’équipe Transferts (Servanne Jollivet). Dans le sillage des colloques jadis consacrés par J.-F. Lavigne à la phénoménologie réaliste, D. Pradelle a aussi organisé des journées d’études sur Adolf Reinach (disciple majeur de Husserl fauché par la guerre et très étudié en Suisse et en Italie), qui ont donné lieu à la publication d’un numéro de la revue Philosophie qui lui est entièrement dédié ; et il a dirigé la traduction française d’une anthologie de ses textes parue chez Vrin en 2012 sous le titre Phénoménologie réaliste.

Ses recherches actuelles s’orientent vers la phénoménologie des mathématiques, auquel sera consacré un ouvrage à paraître aux Puf, Intuition, mathesis et historicité : il y dégagera les principes de la philosophie husserlienne des mathématiques, mettra en évidence les difficultés inhérentes au motif de la constitution transcendantale des idéalités, puis analysera la critique de Husserl par Cavaillès, avant d’élaborer une réflexion sur l’historicité de la rationalité mathématique et des champs d’idéalités qui se situe dans le sillage de J.-T. Desanti et M. Caveing. Dans cette optique, D. Pradelle compte organiser deux colloques d’épistémologie phénoménologique, qui s’échelonneront sur les années à venir : d’une part, sur la constitution des idéalités mathématiques (en collaboration avec Bruno Leclercq, de l’Université de Liège, et Vincent Gérard, de l’Université de Poitiers) ; d’autre part, sur l’épistémologie de la science physique (en collaboration prévue avec Anastasios Brenner, de l’Université de Montpellier, et Vincent Gérard).

Julien Farges a, de son côté, développé une ample analyse des textes tardifs sur les structures de la Lebenswelt, montrant comment la pensée ultime de Husserl, en prenant en compte le processus de mondanisation (Verweltlichung), s’oriente vers un « positivisme transcendantal » qui, au rebours de la radicalité méthodique auparavant affichée, incorpore à la phénoménologie des considérations évolutionnistes, tend à poser l’identité de l’ego transcendantal et du moi mondain, et reconnaissent le statut originaire de domaines jadis considérés comme des corrélats constitués par la conscience (notamment le langage) ; il analyse le rapport sui generis que l’idéalisme phénoménologique instaure avec la positivité empirique ou théorique, mettant en évidence ses aspects psychologiques, anthropologiques ou biologiques, à distance cependant de tout psychologisme, anthropologisme ou biologisme. Il met en perspective la phénoménologie avec le néokantisme (notamment de Heidelberg) : la fondation husserlienne des sciences de l’esprit ne se ramène ni à la modalité herméneutique de Dilthey, ni au formalisme de Windelband et Rickert, mais implique la réévaluation du concept d’« âme » et la reprise critique de l’idée kantienne de déduction transcendantale. Mais aussi avec les grands représentants de l’idéalisme transcendantal – non seulement le néokantisme de Heidelberg, mais Kant, à partir de la question de la définition de l’esthétique et de la logique transcendantales, Fichte, à partir de la thématique de l’histoire, de la vocation éthique et de la réflexion, et Schopenhauer, dans la mesure où il revendique un transcendantalisme qui fait de l’intuitivité la mesure de ce qu’il faut entendre par expérience. Enfin, avec d’autres conceptions de la phénoménologie issues de l’école de Brentano, en particulier celle de Carl Stumpf, qui présente la particularité de ne faire aucun usage de l’intentionnalité.

Ces travaux doivent contribuer à une meilleure appréciation de la composante empiriste qui demeure efficiente dans la phénoménologie transcendantale husserlienne, et préparer une enquête plus large sur les figures de l’empirisme dans l’Europe germanophone à tournant du XXe siècle. Du point de vue institutionnel, il importe de souligner que ce travail implique une collaboration avec l’équipe de recherche « Phénoménologies » de l’Université de Liège (Belgique), avec laquelle notre unité a d’ores et déjà noué de fructueuses relations. Après une traduction de P. Natorp, J. Farges vient de traduire l’important cours de 1927 Natur und Geist, qui va donner lieu à une publication chez Vrin, et sa thèse suscitera deux publications distinctes, chez Vrin et chez Springer ; nul doute que ces recherches apportent des éclairages novateurs sur Husserl. Il prépare avec Laurent Perreau la reprise du séminaire de lecture de textes husserliens, l’idée étant de travailler sur la thématique de l’eidos et de l’eidétique, qui fait la substance d’un volume récent et encore mal connu des Husserliana, le Hua XLI.

Sur le versant heideggérien (enrichi par l’arrivée comme chercheur associé de Laurent Villevieille, et comme membre étranger associé de Karl Sarafidis, de Moscou), c’est Christian Sommer qui a été l’artisan principal des activités menées dans le laboratoire : son étude du premier Heidegger, condensée dans l’ouvrage Heidegger, Aristote, Luther (Puf, 2004), a été prolongée par des recherches sur les dimensions éthique, rhétorique et psychagogique de l’analytique existentiale, présentées dans une dizaine d’articles publiés entre 2005 et 2012 ; il a travaillé sur les dimensions théologique, politique et mythologique de la pensée de Heidegger (1933/45) présentes dans les Cahiers noirs et les cours sur Hölderlin, enrichissant ainsi l’approche contextualisante de l’auteur par l’analyse de l’utopie théologico-politique heideggérienne telle qu’elle prend tournure après l’échec du Rectorat. Ces recherches ont été accompagnées de journées d’études consacrées en 2014 aux Schwarze Hefte, qui réunissaient un ensemble de chercheurs reconnus sur Heidegger (J.-F. Courtine, J. Greisch, J.-L. Marion, P. Trawny…). En outre, Christian Sommer a organisé aux Archives, en collaboration avec Sophie-Jan Arrien (Université Laval, Québec), un séminaire de traduction et d’étude consacré aux Beiträge zur Philosophie de Heidegger, livre écrit à la fin des années trente où Heidegger prend une nouvelle orientation, mais demeuré impublié de son vivant ; on comprendra l’importance d’un tel séminaire, les Beiträge représentant un ouvrage de transition d’une importance majeure dans l’itinéraire heideggérien, mais qui a hélas donné lieu à une récente traduction pour le moins contestable par F. Fédier ; un tel séminaire est une seconde chance pour la réception du texte en France, et pourra donner lieu à une publication de la traduction française au Canada ou en Belgique. Enfin, à l’automne 2017 aura lieu un important colloque sur Heidegger coorganisé par C. Sommer et S.-J. Arrien, consacrant ainsi la collaboration étroite qui s’est nouée entre les Archives et l’Université Laval de Québec.

Toujours sur le versant heideggérien, J.-C. Monod consacrera une enquête historique à une notion propre à la philosophie du XXe siècle : l’impensé (das Ungedachte). Forgée par Heidegger, dans une variété de textes dont certains ont été peu étudiés, cette notion se retrouve dans Les Mots et les choses de Foucault comme recouvrant l’une des tâches de la pensée contemporaine, mais se retrouve aussi dans la constellation althussérienne. J.-C. Monod s’interrogera sur le type de rapport à l’histoire et aux textes qu’implique cette recherche de l’impensé – dans le cadre d’un cours donné à l’ENS au second semestre 2016/17, et dans une communication au colloque international sur Heidegger de Laval mentionné plus haut, et ce en vue d’un futur ouvrage).

Enfin, en marge de la phénoménologie, Danielle Cohen-Levinas consacre des activités à la pensée juive et à la philosophie juive allemande : il s’agit, par une connaissance précise et systématique des textes et de la tradition herméneutique et philosophique juives, d’élucider ce qui, dans le moment judéo-allemand allant de Hermann Cohen à E. Levinas, constitue un tournant philosophique ; l’Allemagne s’est en effet située dans une notable proximité avec la pensée juive, qui accorde une place centrale aux questions du langage et de l’écriture. Dans ce cadre, elle a coordonné avec Marc de Launay plusieurs séminaires – « Traduction-interprétation » (2010/11), « Lectures philosophiques de la Bible » (2009/12, publié chez Hermann), « La pensée juive à l’épreuve de la philosophie et de la phénoménologie » (2012, publié aux éditions Parole et Silence), « Franz Rosenzweig : La Révélation » (2012/13) – et coordonné avec Emmanuel Cattin (Université Paris-Sorbonne) un colloque en 2017 sur Franz Rosenzweig.

Dernière mise à jour : 26 mai 2017

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